Dames de Lettres et histoires de dames
Le 7 mai 2016 | 0 Commentaires

Il y a 30 ans,  le 14 avril 1986, une grande dame des lettres françaises disparaissait. Prix Goncourt 1954 avec “Les Mandarins”, Simone de Beauvoir aura surtout marqué son époque avec “Le Deuxième Sexe”, ouvrage fondateur, dont presque tous les mouvements féministes, parfois à contresens, se sont réclamés.  Dès la préface, le ton est donné : « si la question des femmes est si oiseuse, c’est que l’arrogance masculine en a fait une querelle ». Le livre est massacré par une critique déchaînée qui attaque Simone de Beauvoir avec une incroyable virulence.  Pour n’en citer qu’un, pourtant ami, encore en 1949 de Sartre et de Simone Beauvoir, Albert Camus juge que le livre « déshonore le mâle français » !

Pourtant cette question de l’égalité des sexes n’a pas toujours fait débat. Sandra Boehringer, maître de conférence en histoire grecque à l’Université de Strasbourg, montre dans « Hommes et femmes dans l’antiquité grecque et romaine » un ouvrage collectif paru aux Annales HSS, en 2012 sous sa codirection,  que dans la Grèce antique on ne devient pas “femme”. La différenciation est prioritairement statutaire. « Il y a trop de différence entre une esclave, qui n’a aucun droit sur son corps (…)et une femme citoyenne qui, malgré l’inégalité qui existe entre elle et son époux peut (… ) participer à des fêtes et à des rituels, gérer les biens de sa maison, faire des choix de vie ». Sandra Boehringer nous dit encore qu’ « il n’y a jamais eu de mouvement ‘ féministe’ en Grèce (… ) car il n’y avait pas chez les femmes, un sentiment d’appartenance à un groupe qui vivrait une vie semblable ou qui subirait les mêmes discriminations ». Devenir “femme” présuppose ainsi une société où cette catégorie sociale et culturelle existe.

Qu’aurait donc écrit Annie Ernaux, et aurait-elle même écrit, si elle avait vécu et traversé les douloureuses expériences de sa vie non au XX ème siècle mais au temps de la Grèce antique ?

Dans « Mémoire de fille », paru au mois d’avril en Collection Blanche chez Gallimard, Annie Ernaux scrute, analyse, avec une incroyable acuité, les sentiments complexes et contradictoires qu’une adolescente, “femme” en devenir, vit et ressent au plus profond de son corps. Comme notre petit Marcel, Annie Ernaux, dans un style en tout différent, nous fait pourtant aussi fortement ressentir les troubles de l’âme, comme si nous étions nous mêmes son personnage. Cette sensation que « la réalité des autres » peut submerger, que l’on peut être emporté « dans le désir et la volonté d’un seul autre », nous l’avons probablement tous, à un moment de notre vie, ressentie. Avec « Mémoire de Fille », Annie Ernaux change la consistance de simples souvenirs, décors sans âme, en sensations vivantes et fortes. Il s’agit ni plus ni moins du processus  “d’incarnation” décrit par Michel Henry, philosophe chrétien, disciple d’Edmund Husserl, philosophe allemand idolâtré par Jean-Paul Sartre . Selon Michel Henry, «  la chair seule nous permet de connaitre le corps« . Il ne s’agit pas, bien entendu, de la chair au sens matériel, biologique du terme, mais de la conscience physique d’une sensation.  Par la magie des mots d’Annie Ernaux, le souvenir n’est plus un simple décor, distant et sans consistance, mais devient réalité, un “revécu” proche du processus de mémoire involontaire Proustien. C’est bien là la réussite du livre d’Annie Ernaux.

Beaucoup moins grave et sérieux, Franz-Olivier Giesbert nous conte dans son nouveau livre, « L’Arracheuse de Dents », paru chez Gallimard, l’histoire de Lucile Bradsock, une incroyable pétroleuse, jeune normande qui arrive à Paris en 1789 en pleine révolution. Elle y croise toutes sortes de personnages historiques, Louis XVI, Robespierre, Beaumarchais, puis s’embarque pour les Amériques où elle prend soin du dentier de George Washington et de bien d’autres choses. Laissez vous emporter, pour le plaisir de lire, par le style enlevé de Franz-Olivier Giesbert. Laissez vous donc séduire par « l’Arracheuse de dents », roman historique, fantaisiste et drôle.

Romans Policiers,

Donna Leon, La Reine du Polar, une chronique de Clément Magneau (libraire au Temps Retrouvé)

L’inconnu du Grand canal”, qui vient de paraître en Folio, de Donna Leon, autre grande dame de lettres transalpine, est à coup sûr un chef-d’oeuvre. “Profonde réflexion sur le crime et l’humanité, et le meilleur de l’oeuvre de Donna Leon”, écrit The Independant. On ne peut que faire chorus. Donna Leon, de nos jours, est bien la reine du polar de langue anglaise. Son ouvrage vient à propos nous rappeler que le genre policier, loin d’être un genre mineur, tend au contraire de plus en plus a supplanter le genre littéraire soit disant noble, lequel n’en finit pas, depuis plus d’un demi siècle, d’agoniser et de se dégrader en se commercialisant. Un constat que faisait déjà, des 1957, Roland Barthes dans ses “Mythologies”: “ il y a aussi une culture bourgeoise de pure consommation. La France tout entière baigne dans cette idéologie anonyme: notre presse, notre cinéma, notre théâtre, notre littérature de grand usage (…), tout, dans notre vie quotidienne, est tributaire de la représentation que la bourgeoisie se fait et nous fait des rapports de l’homme et du monde.” Oui, hélas, cette “littérature de grand usage”, dégradée, édulcorée, réduite de plus en plus a un résidu d’esprit petit-bourgeois, redoutant plus que tout de dire le mal en se cantonnant frileusement dans le bien (ou bien ce qui en tient lieu dans sa pensée étriquée: le politiquement correct), cette littérature, sans saveur et sans forme, sans nerf et sans force, devenue désormais l’essentiel de l’idéologie petite-bourgeoise, comme une pâtisserie trop sucrée trop souvent nous soulève le coeur et nous consterne. Donc, pour ceux qui ont soif de dignité, de lucidité et de vérité vraie, la lecture de “L’inconnu du Grand canal” de Donna Leon s’impose comme une priorité. Ce qui nous plaît encore, chez Donna Leon, c’est que vivant à Venise, elle ne se contente pas de regarder la beauté, mais qu’elle sait voir aussi l’envers du décor, la laideur qui trop souvent, hélas, nous crève les yeux, à Venise comme partout ailleurs.

Jeunesse

Jeunes lecteurs qui avez aimé « la Famille aux petits oignons » et « L’Omelette au sucre », réjouissez-vous, Jean-Philippe Arrou-Vignod récidive avec une sixième histoire des « Jean-Quelque-Chose », tout aussi drôle et tendre que les précédentes. Avec « Une belle brochette de bananes », Jean-Philippe Arrou-Vignod nous rappelle le doux temps des papas photographes et des photos de famille. « Papa adore nous prendre en photo avec son appareil tout neuf. Il faut dire qu’il se passe toujours quelque chose chez les Jean! La colo de ski où cette banane de Jean-B a franchi le mur du son, l’arrivée dans la famille du seul chien qui ressemble à Sherlock Holmes, la séance de cinéma archi-secrète avec Hélène (mais ça, ce n’est pas dans l’album photo de papa), sans parler de la balade en mer où on a attrapé le scorbut… Un vrai feu d’artifice!» (Note de l’éditeur).

Soirées et Rencontres Littéraires  

Vendredi 20 mai, dans le cadre des Rencontres Littéraires de l’Institut français, nous recevions Claude Lanzmann dans le théâtre de l’OBA.  Plus de 200 places, salle comble, public de tout âge, tous venus écouter cette légende vivante qu’est Claude Lanzmann. Cette soirée restera longtemps dans la mémoire de tous ceux qui ont eu la chance d’être présents ce soir là.

Certes, un homme affaibli par les maux de la grande vieillesse mais à l’esprit alerte et mordant à souhait. Nous avons évoqué l’enfance, le personnage haut en couleur de sa mère, son père, en essayant de comprendre comment on devient Claude Lanzmann.  Nous avons parlé de son premier métier, celui d’écrivain:  «entre l’écriture alimentaire et l’écriture noble, pour moi, il n’y a jamais eu de différence ». Tous ces articles écrits pour certains sous le pseudonyme de Delacroix , Claude Lanzmann  non seulement ne les renie pas mais les considère comme partie intégrante de son oeuvre.

Emotion, enfin, lorsque Claude Lanzmann évoque comment il parvient à retrouver Abraham Bomba, membre des Sonderkommandos, Abraham Bomba dont l’infernale tâche était de couper les cheveux des femmes juste avant qu’elles soient conduites à la mort.  « Et non de les raser » rappelle avec justesse Claude Lanzmann. Séquence inoubliable du film SHOAH, qui se déroule dans un salon de coiffure à Tel-Aviv et dans laquelle Claude Lanzmann, en voix off, parvient à faire revivre ces horribles instants à Abraham Bomba, témoignage clé, témoignage essentiel pour l’histoire de l’humanité.

Le lendemain, dès après la projection du film « Sobibor, 14 octobre 1943 : 16 heures », Claude Lanzmann répondait aux questions de l’audience. Ariejan Korteweg du VOLSKRANT, jouait le rôle de modérateur et menait un débat parfois tendu mais toujours passionnant.